SAVOIR(S) [#ExpeDemocratic 2/4]

Pour ouvrir la session « Savoir(s) », les organisateurs avaient invité Léo Coutellec (Département de Recherches en Éthique, Univ. Paris Sud). Je serai bien incapable de rendre compte de son propos académique, dont je suis à peu près sûr que je n’ai pas tout compris. Je vous laisse donc regarder la vidéo de son intervention. Néanmoins, j’en ai retenu quelques idées générales dont je vais tirer le fil personnel ici (sans prétendre aucunement que ce soit lié ou en accord avec le propos de l’intervenant).

Pluralisme des savoirs

Une grande diversité de savoirs coexistent, sans forcément être agencés logiquement (il n’y a pas de grand architecte), dans le paysage de la connaissance. Listons par exemple, quelques types de savoirs :

  • Savoir scientifique, théorique et expérimental
  • Savoir expérientiel individuel ou collectif (issu d’une pratique, professionnelle par exemple)
  • Savoir exprimé / conscient (partie émergée de l’iceberg)
  • Savoir latent / inconscient (partie immergée), mais utilisée / mobilisée

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Concurrence des régimes de production des savoirs

Tous les savoirs sont situés dans ce paysage, et socialement de par leur origine, ce qui leur donne une « saveur » particulière selon la valeur et la finalité qu’ils portent.

La coexistence des savoirs n’est donc pas forcément pacifique et reflète en fait les conflits sociaux. Certains savoirs, de par les modalités de leur production (acteurs impliqués et process), peuvent être hégémoniques et minorés ou invisibilisés d’autres savoirs.

« en s’appuyant sur la théorie féministe du point de vue situé de Donna Haraway qui souligne que toute connaissance est située socialement et que les perspectives des groupes minoritaires sont exclues systématiquement de la connaissance générale, Catherine D’Ignazio rappelle que la visualisation de données est toujours associée au pouvoir. » (…) « Comment lister et représenter les informations qui ne sont jamais collectées ? »

Pour une pratique féministe de la visualisation de données (InternetActu)

Peut-être pourrait-on lister les différents régimes de production de savoir qui ont émergés depuis le début de l’humanité (sans entrer ici dans le débat sur l’anthropocentrisme) : expérientiel, mythologique, philosophique, religieux, scientifique,…

Après son émergence en Occident de la Renaissance aux Lumières (en s’appuyant sur les acquis mathématiques arabes, etc), le régime scientifique a conquis le monde à partir de sa qualité d’un universalisme globalisant (et des rapports de forces géopolitiques).

Sans doute voit-on émerger aujourd’hui un autre régime de production de savoir dont le nom reste à trouver, mais dont les qualités seraient la coopération, la connexion et le distribué, et dont Wikipedia serait une des manifestations (au même titre que, dans un autre sens, le big data ?).

L’ère de « post-vérité » : vers la fin de l’hégémonie du rationalisme scientifique ?

Crise du régime scientifique

Le régime scientifique est mis en doute, alors même qu’il n’a jamais été aussi développé et étend encore son empire (il n’y a jamais autant eu de chercheurs, d’articles scientifiques produits,…). Le doute provient de l’avancée de la science elle-même, avec la découverte de champs échappant à la connaissance (scientifique) : espace non visible de l’univers ou intérieurs des trous noirs, imprévisibilité de phénomènes (chaos),… Le doute provient aussi de l’exploitation technique des connaissances scientifiques au service d’une exploitation capitaliste et productiviste (y compris communiste), dont les ravages ont miné la confiance dans les entreprises, les gouvernements et les scientifiques qui s’y sont alliés. La rationalité scientifique semble dépendante de la rationalité économique, dont la capacité à répondre aux enjeux sociaux est largement interrogée. Quand des scientifiques cessent de douter pour affirmer une vérité d’autorité, on sent bien que c’est une réaction de défense.

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CC-BY-NC Kelly DeLay

L’ère de la « post-vérité »

Le modèle scientifique est donc attaqué, concurrencé par d’autres rationalités ou irrationalités (si tant est que cette division ne soit pas une façon de décrédibiliser des régimes concurrents). Et c’est sans doute cette perte d’hégémonie culturelle qui ouvre la voie au regain ou à l’émergence d’autres régimes de production de connaissance. « Dans ce clair-obscur surgissent des monstres », que sont les informations falsifiées (fake news) [Lire : Les trolls de la droite alternative américaine n’ont pas de pouvoirs magiques]. N’ayant aucune prétention de connaissance, elles profitent de la confusion générée par l’affaiblissement du régime scientifique pour se fondre et se confondre dans la multiplicité des régimes de production de connaissance.

Nous sommes ainsi entré, ou avons enfin pris conscience de cette entrée (que les historiens pourraient tracer sans doute quelque part au XXe siècle), dans l’ère de la « post-vérité », « qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles » (Dictionnaire d’Oxford, pour qui c’est le mot de l’année 2016).

Cette situation engendre des réactions :

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Quel savoir pertinent pour la politique ?

« La connaissance officielle devient de plus en plus abstraite de l’expérience vécue, jusqu’à ce que cette connaissance cesse pleinement d’être pertinente ou crédible. » (Des statistiques… au Big data).

Ce qui compte en politique, et a fortiori en démocratie, ce n’est pas LA connaissance, mais ce que chaque citoyen sait et dont il se sert pour porter un jugement et agir, bref son opinion.

Ce qu’un citoyen sait est le fruit de son expérience directe du monde, de ses interactions sociales, des informations auxquelles il est confronté,… et sans doute des sociologues expliquerait que des méta-structures collectives influent au-delà de l’expérience individuelle.

Chercher à distinguer croyance et connaissance, à juger du vrai et du faux, bref à restreindre le savoir pertinent des citoyens en délégitimant une partie de leur savoir n’a aucune utilité politique. Râler contre l’ignorance ou la bêtise de ses adversaires politiques ne règlent rien à partir du moment où l’on reconnaît à chacun l’égal droit de cité, bref que l’on souhaite la démocratie (et non l’aristocratie, l’élitisme républicain, l’oligarchie…).

De plus, tout est croyance, et ce qu’une génération tenait pour vrai ou juste peut s’avérer une erreur absurde pour la génération suivante.

Quelle politique du savoir ?

Dans cette nouvelle ère, des questionnements et des propositions de régulation émergent à tous les niveaux, et dans tous les sens :

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CC-BY-SA Daniel

Léo Coutellec appelait à passer d’une exigence de robustesse (autonomie, neutralité, impartialité) à une exigence de pertinence du savoir (fécondité, diversité, impartialité, responsabilité). Un savoir qui ouvre une diversité des voies et génère du doute, plutôt des certitudes sur leur rail, constituerait un facteur de résilience aux bouleversements de l’époque.

Bâtir une politique du savoir, voilà un défi tellement plus attrayant que celui de l’économie de la connaissance.

 

Ce billet fait partie d’une série issue du colloque « Les expérimentations démocratiques aujourd’hui » :

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  1. RECHERCHE-ACTION [#ExpeDemocratic 1/4] | Mickaël Poiroux - 23 juin 2017

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