Dynamiques coopératives territoriales

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Le 17 novembre 2016, j’ai assisté au séminaire final du projet CODESOL « Dynamiques de coopération dans les territoires : approche pluridisciplinaire en dialogue avec les acteurs » (tous les supports sont en ligne). Ça me tentait vraiment de par le sujet, les études de cas locales (certains acteurs étaient là pour apporter leur éclairage à côté des chercheurs), le caractère pluridisciplinaire (économie, gestion, sciences de la communication, sociologie, géographie,…). Je n’ai pas été déçu : cela m’a permis de consolider en savoirs des sensations et enseignements acquis dans les projets collectifs locaux.

Voici un compte-rendu personnel.

CODESOL ?

Le programme de recherche s’est fondé sur des études sur 3 entrées distinctes de dynamiques coopératives :

  • politique publique (PTCE)
  • réseau professionnel (artisanat)
  • ressource territoriale (énergie renouvelable).

L’idée était d’évaluer :

  • l’intensité des liens (effet de clubs?)
  • l’imbrication des liens formels et informels
  • les champs dans lesquels ces liens se tissaient (spatial, temporel, activité)

Coopération ?

Dans une intervention introductive, Laurent Gardin a rapidement dressé un panorama de la notion et de ses enjeux, à partir des travaux réunis dans l’ouvrage L’économie sociale et solidaire en coopérations qu’il a coordonné.

Il a rapidement souligné que la coopération sous-entend « une logique de symétrie et de réciprocité dans les relations nouées ». Je traduirai cela en égalité entre les parties, et j’y reviendrai dans un futur billet que je prévois sur la non-coopération. Cette logique, en tout cas, est ce qui différencie, entre autres, la coopération de la collaboration, du partenariat, de l’alliance,…

Il a ensuite relever 2 stratégies d’acteur différentes :

  • la stratégie de coopération, qui met l’accent sur la différentiation vis-à-vis des autres acteurs, avec une forte capacité de gestion de la complexité
  • la stratégie de croissance, qui met l’accent sur la rationalisation pour une action normalisée qui permet des économies d’échelle

Cela fait clairement écho à mon expérience au sein d’une coopérative où ces deux stratégies s’affrontaient et où les tentatives de conciliation et de synthèse furent avortées de manière très peu coopérative par les « croissantistes ».

Il concluait sur la technocratisation de l’ESS au dépens du projet politique.

Ces dernières années, j’ai en effet le sentiment d’une ESS accaparée par les pouvoirs publics :

  • en mode défensif : face aux baisses des subventions / logique comptable
  • en mode offensif : pour la reconnaissance institutionnelle avec les CRESS, la loi ESS,…

Et, en conséquence, une ESS peu liée aux mouvements sociaux. Espérons que cela évolue dans les prochaines années afin de retrouver un nouveau souffle… autour des communs, comme le suggère Laurent Gardin, ou pourquoi pas de la transition citoyenne (sociale, écologique et démocratique) ?

PTCE : pôles territoriaux de coopération économique

Etat des lieux

Je ne reviendrai pas sur les éléments historiques des PTCE présentés par une de ses promoteurs, Laurent Fraisse, mais signalerait quelques enseignements qu’il relevait des ses observations :

  • les contours sont difficiles à déterminer : ce n’est pas binaire (j’en suis ou pas) et il y a plusieurs cercles imbriqués
  • les liens sont interpersonnels plutôt qu’interorganisationnels (avec souvent 1 à 3 personnes impliquées par organisation), avec beaucoup de liens informels.
  • 3 types de coopération possibles : (Laurent Fraisse parlait de « niveau »)
    • mutualisation des ressources et fonctions support (un lieu commun est souvent un aboutissement dans ce cas)
    • la conception et la mise en œuvre de projets communs (qui ne rassemblent pas forcément tous les acteurs à chaque fois)
    • la coproduction de ressources à l’échelle collective : innovation, prospective, stratégie

Mon analyse

Cela colle tout à fait à mon expérience des collectifs dans le monde associatif, et elles rejoignent les conclusions de la FNCUMA (voir plus bas).

Il semble donc qu’on touche du doigt ici les nouveaux modes d’organisation en réseau (par rapport aux modes d’organisation bureaucratiques et hiérarchiques du XXe siècle), dont les caractéristiques sont :

  • fragilité : des relations peuvent se rompre lors du départ de personnes, et mettre en péril un écosystème s’il s’agit d’une personne « nœud », au carrefour de nombreuses relations.
  • agilité : les reconfigurations sont permanentes et peuvent s’adapter en fonction des contraintes et des opportunités, avec le renforcement ou la création de nouvelles relations (et l’abandon d’autres devenues obsolètes).
  • émergence : le collectif n’est pas donné mais produit par la coopération.

Facteurs de réussites et de risques

Après une présentation du PTCE d’Ancenis par des chercheurs, dont Valérie Billaudeau (également membre de l’IRESA), Chloé Durey de la CRESS Pays de la Loire a élargi la vision aux 10 PCTE du territoire en dressant cette liste des facteurs de réussites et de risques. Une vraie pépite pour un coordinateur, à conserver pour la consulter régulièrement et se rappeler les sujets que lesquels travailler !

Facteurs de réussite :

  • terreau existant de coopération
  • variété et complémentarité du collectif (avec un noyau dur, avec un rôle de moteur)
  • capacité d’animation et leadership (voir charisme)
    • Cette question du leadership revient régulièrement, et il faut que j’approfondisse cette question, notamment à partir du community organizing
  • diagnostic partagé des besoins (du territoire)
  • des moyens pour avoir du temps pour construire la confiance. C’est là où l’appui des pouvoirs publics sont déterminants pour des investissements de moyen terme.
  • lieu mutualisé ou tiers-lieu, souvent un aboutissement d’une première phase qui permet de consolider et est une levier pour amplifier la coopération

Facteurs de risques :

  • volonté politique territoriale (ni opposée, ni trop envahissante)
  • difficulté d’évaluation (liée je pense aux caractères flou et informel)
  • départ du leader (cf la fragilité)
  • démotivation des membres : épuisement sur la longueur

On constate que 3 risques sur 4 sont internes : la question est donc bien de renforcer ses capacités propres, plus que de se protéger de l’environnement.

Elle évoquait également les compétences attendues d’un coordinateur :

  • prospective (vision)
  • ingénierie de projets innovants
  • animation de réseaux (savoir générer des temps de convivialité / savoir obtenir des victoires rapides,…)

En relisant cette liste, je me dis qu’il faudrait peut-être que j’y pense pour mon projet professionnel 😉

Energies renouvelables

Atout vent en Chemillois

J’ai pu découvrir une analyse de la construction du projet d’éolien citoyen en Chemillois, que je ne vais pas détailler ici. Il était intéressant de voir comment la convergence d’intérêts différents, qui n’exclut pas des rapports de force, permet, par la négociation, de créer de la valeur collective.

La présentation suivante est venue généraliser ce cas.

Autonomie énergétique des territoires

Laure Dobigny présentait ensuite les résultats de son enquête sur le développement de l’autonomie énergétique auprès de nombreux territoires ruraux en Allemagne et en France. Ce qu’elle trouve est qu’il y a une grande variété de solutions, issues de processus similaires, où les invariants sont :

  • un contexte de territoires « difficiles », enclavés avec chômage et pauvreté : cela permet de garder espoir.
  • des citoyens initiateurs : « on n’ a plus rien à perdre » au vu du contexte évoqué, alors osons ! (sans attendre les politiques 😉 Ce sont des leaders reconnus par leurs concitoyens.
  • un soutien politique local unanime, qui est autant important en termes symboliques qu’en termes pratiques
  • une forte dynamique associative
  • le rôle central des agriculteurs, « traditionnels » (pas des néo-ruraux), ancrés dans leur territoire.

Sur ce dernier point, elle souligne que les agriculteurs constituent un groupe social complexe, au sens, je rajoute, plus complexe que la caricature que peut en donner (la médiatisation de) leur représentation syndicale majoritaire en France.

En tout cas, à ce point du séminaire, cela m’a interrogé sur la surreprésentation que je perçois des hommes parmi les leaders évoqués par les, principalement, chercheuses. Cette surreprésentation est-elle réelle, et si oui, ne conduit-elle pas à la prédominance d’un mode d’exercice du leadership genré (ayant des traits culturels associés au genre masculin dans nos sociétés occidentales) ? Et si oui, n’y a-t-il pas d’autres modes de leadership à développer ?

Au final, je retiens que le développement des énergies renouvelables rebat les cartes des ressources matérielles et immatérielles parmi les acteurs, ouvrant des champs de négociation et de nouvelles alliances, avec des implications socio-économiques et symboliques.

CUMAs

Les CUMA sont parmi les plus anciennes coopératives. 50 % des agriculteurs font partie d’une des 11260 CUMA, ce qui donne un sacré retour d’expériences, que l’on a envie d’écouter attentivement.

Franck Thomas de la fédération nationale a exposé comment ils appréhendent les changements observés dans les dynamiques territoriales. Tout est parti de la base, avec des questionnements sur l’évolution du statut pour faire intégrer de nouveaux projets dans l’air du temps : groupements d’achats, photovoltaïque, bois-énergie, circuits-courts. Le choix acté dans le projet politique de 2012 est de dissocier le statut CUMA du groupe CUMA. On conserve le statut pour son objet, qu’il a bien remplit depuis des décennies, mais on s’intéresse à l’accompagnement des groupes pour le développement de projets supplémentaires.

Mais de quoi parle-t-on ? Là, Franck Thomas nous a décrypté un cas d’un ensemble d’agriculteurs en ajoutant au fur et à mesure sur un schéma toutes les dynamiques de coopération plus ou moins formels entre eux. Jusqu’à arriver à ça :

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Vous n’arrivez pas à appréhender cette complexité ? Bienvenue dans l’organisation du XXIe siècle !

Où est le groupe ? Difficile d’en trouver les contours (cf ce qu’on a dit sur les PTCE).

Alors pour décrire cela, les mots-clés qui viennent sont :

  • imbrication
  • empilement (juridique)
  • proximité
  • parcours (axe temporel : cette organisation a une histoire)
  • géométrie variable (cf la variété des solutions évoquée juste avant)
  • réseau : le mot est lâché, avec :
    • pas de centralisation des décisions : attention ici à ne pas croire qu’il n’y a pas de hiérarchie, car il y a des nœuds plus critiques que d’autres dans le réseau (mais pas un seul ne perçoit et ne peut agir directement sur l’ensemble)
    • espaces multiples de régulation, liés à la multiplicité des interfaces, qui doivent notamment. je pense, gérer les effets liés aux rétroactions de ce qui constitue un système.

En résumé :

diversité + adaptabilité = résilience

Ses conclusions sont des défis pour l’accompagnement :

  • soutenir les projets plutôt que les structures
    • pour celle-ci, évoqué au sujet du soutien public, notons quand même que le revers de la médaille est aussi une fragilisation des structures, qui ne peuvent plus avoir de stratégie de moyen ou long terme, en se retrouvant à passer leur temps à répondre à des appels d’offres ou appels à projets.
  • s’associer à d’autres car aucune structure ne peut, seule, gérer cette complexité
  • articuler les stratégies individuelles et collectives

Artisanats

L’étude des coopérations entre artisans du secteur du bâtiments a permis, entre autre, de tirer les enseignements suivants :

  • la notion de proximité est subjective (elle ne se mesure pas en kilomètre)
  • coopérations informelles et formelles cohabitent et se renforcent : elles constituent toutes deux des portes d’entrée possibles

Le monde coopératif en Europe

En clôture de la journée, Enzo Pezzini, ancien Directeur du bureau à Bruxelles de al Fédération des coopératives italiennes, a ensuite dressé un historique de la reconnaissance internationale des coopératives :

  • résolution 56/114 de l’AG de l’ONU sur le Rôle des coopératives dans le développement social (2011)
  • recommandation 193 de l’OIT sur la promotion des coopératives (2003)
  • création du statut de la société coopérative européenne (2003), peu usité finalement
  • arrêt de la CJUE (2001) qui reconnaît la spécificité des coopératives et légitime les politiques publiques dédiées
  • l’année internationale des coopératives par l’ONU (2012), décidée en 2009 après l’éclatement de la crise financière
  • Pour autant, cette même année 2012, le terme coopérative disparaît du libellé de la DG dédiée aux entreprises à la Commission Européenne, dont l’action post-crise niera toute spécificité des coopératives (en imposant par exemple les mêmes règles aux petites banques coopératives qu’aux grandes banques « too big to fail »).
  • Enfin, l’Alliance coopérative internationale, l’organisme représentatif des coopératives depuis 1895 !, est depuis 2 éditions invitées au B20, la réunion Business, qui précède les G20. L’Alliance regroupe 292 membres et plus d’1 milliards de coopérateurs, et 12% des emplois des pays du G20.

Il a ensuite dressé 3 modèles-types d’organisation des associations coopératives nationtales :

  • modèle sectoriel : structuration sectorielle forte (silos avec peu de fédération). Ex : France
  • modèle intersectoriel : les coopératives de consommation ont absorbé les autres types de coopératives. Ex : Royaume-Uni (2 coopératives représentent 63% du CA)
  • modèle intégré : d’abord avec des centrales coopératives idéologiques (catholique, communiste et socialiste,…) qui se fédèrent ensuite horizontalement (territoire) et dans une moindre mesure verticalement (secteur). Ex : Italie.

Au final, la structuration du mouvement coopératif reste un véritable chantier.

D’autant plus que des débats politiques animent ce mouvement, entre l’acceptation d’un monde capitaliste concurrentiel ou la volonté de promouvoir d’autres formes de régulation économique et d’entreprendre. D’où le débat sur l’interprétation des principes coopératifs de l’ACI.

* * *

Bref, une journée riche qui donne du courage pour la promotion de la coopération, sans angélisme, dans ce monde de concurrence.

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One response to “Dynamiques coopératives territoriales”

  1. Anonyme says :

    Bravo pour ce compte rendu complet et avec des commentaires tout à fait intéressants !

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