Quel type d’innovation publique ?

Le 22 juin 2013 se tenait le 3ème débat Sciences-Société coorganisé par l’INRA Angers-Nantes et le collectif Nos campagnes sans OGM, avec l’appui de la Fondation Sciences citoyennes et de Terre des sciences. La séance plénière de fin de journée était précédée de 3 ateliers thématiques. J’ai participé à celui intitulé « Les impacts sociaux, environnementaux, sanitaires et économiques des innovations ».

Ce fût l’occasion de s’interroger sur le type d’innovation qu’une structure publique comme l’INRA doit conduire.

Evaluer les impacts de la recherche

L’intervenant de l’INRA a présenté un modèle d’évaluation des impacts de la recherche publique agricole, développé dans le cadre d’un programme de recherche (ASIRPA). Il s’agit d’essayer d’identifier la contribution de l’INRA dans l’« écosystème » des organisations qui produit l’impact.

Les dimensions d’impacts pris en compte permettent de couvrir un large spectre :

  • économique
  • politique
  • territorial-social
  • sanitaire
  • options pour le futur

Ce dernier élément est particulièrement intéressant puisqu’il permet de prendre en compte le principe de précaution.

 

Le modèle diffusion / adoption

Là où le bas blesse est que le modèle n’est pas du tout systémique, puisque les schémas présentés ne laisse pas entrevoir de boucles de rétroaction (feedback) :

Schéma-INRA-1

Certes, il fût préciser qu’il s’agit d’un modèle, où l’analytique prend souvent le pas sur le systémique, mais que la réalité est plus nuancée avec l’intervention d’agriculteurs dans les inputs par exemple. La question à se poser alors est celle de l’utilité de la simplification quand on sait l’influence des représentations de la réalité sur les décisions des acteurs.

En effet, ce modèle traduit une conception de l’innovation qui s’appuie sur une division du travail entre recherche et application :

Schéma-INRA-2

Si cette conception prend en compte les travaux de Latour et Callon sur la traduction, fonction essentielle pour réussir la diffusion de l’invention (qui correspond à l’innovation), l’on reste dans une vision mécanique.

On observe une claire division du travail : le chercheur invente, l’ingénieur conçoit, le technicien diffuse, les agriculteurs adoptent.

Dans ce système, les usagers sont exclus de la conception, ce qui est d’ailleurs affirmé par le cadre juridique des COV qui signifie, d’après Guy Kastler, que la reproduction des végétaux ne doit plus se faire dans les champs à partir des savoirs paysans, mais dans les laboratoires. Ce type d’innovation est donc privilégié par choix politique.

L’avantage de ce type d’innovation est sa capacité à déployer rapidement les innovations, ce qui peut être vu comme une marque d’efficacité. Mais ce peut aussi être vu comme une faiblesse, car aujourd’hui l’innovation n’est pas forcément confrontée à la critique* : si elle est a des défauts non détectés, ils peuvent être généralisés et conduire alors une catastrophe (sanitaire par exemple).

* Le rôle du système politico-administratif agricole français fondé sur une cogestion entre l’Etat et un syndicat majoritaire est à questionner. Ce système bien en ordre constitue un canal de diffusion tout trouvé pour les innovations, de l’INRA notamment. Cette dernière étant, de plus en plus, amenée à justifier son activité, ce canal est une facilité pour obtenir des effets visibles rapidement.

Mais, face à la vitesse (précipitation ?) de cette mécanique bien rodée, ne peut-on pas imaginer un autre type d’innovation ?

 

Le modèle participation / appropriation

Une autre approche de l’innovation s’appuie sur une logique de co-conception et la notion d’appropriation, ce qui nous rapproche de la question des sciences participatives qui faisait également l’objet d’un atelier.

Il s’agit ici de prendre l’innovation par l’autre bout : les usages et non l’invention.

Ou en tout cas, de prendre en compte sérieusement les usages dans le processus d’innovation.

Schéma-INRA-3

Cette mise en boucle du diagramme précédent insiste sur le caractère impératif de confronter l’invention aux usages et de l’inscrire dans une logique d’amélioration, au sens d’adaptations aux usages. On peut dans ce cas s’interroger sur l’opportunité d’avoir des acteurs spécialisés dans ce transfert d’information dans l’autre sens (des designers par exemple), ou si les acteurs en place (ingénieurs, techniciens) peuvent le faire.

S’intéresser aux usages, et dans le cas de l’agriculture aux spécificités des terroirs, amène à trouver d’autres solutions. Guy Kastler citait cet exemple cocasse de la sélection des vaches en transhumance avec des « combats de rennes », afin de choisir la vache qui a le « pied montagnard » (savoir paysan) plutôt que d’effectuer une sélection génétique des meilleures laitières (savoir scientifique). Je me dis que si on ne s’occupait que de ce dernier, il faudrait goudronner des chemins pour permettre aux vaches de transhumer;-)

 

Mais ce premier schéma reste un peu trop calqué sur le modèle précédent.

Essayons une approche plus radicale.

Schéma-INRA-4

Et si l’invention était co-construite par l’ensemble des acteurs de a chaîne ? Chacun n’a-t-il pas une part d’expertise pertinente pour contribuer à trouver une solution au problème rencontré ?

Et si les usages se développaient aussi par l’échanges entre utilisateurs (les producteurs dans notre cas), directement ou via l’intermédiation des techniciens ou d’autres acteurs ?

Au final, l’invention sera intégrée, mûrie, transformée et/ou adaptée aux usages de chaque utilisateur qui se la sera appropriée.

 

L’adaptation plutôt que l’adoption

Comme le signalait Bertrand Duperrin dans un billet sur un autre domaine, pour assurer le déploiement d’une nouvelle logique dans un système, il faut miser sur l’adaptation des nouveaux outils/process plutôt que sur l’adoption de nouvelles pratiques par les utilisateurs dans un système inchangé.

C’est frappant en agriculture. A-t-on cherché à adapter les plantes et les techniques agricoles aux terroirs, ou a-t-on chercher à normaliser les conditions de production pour les produits qui étaient conçus en laboratoire ? On ne peut pas donner de réponse tranchée bien sûr, mais les intrants phytosanitaires, le chauffage, l’irrigation, et évidemment le hors-sol s’inscrivent pleinement dans la deuxième logique qui vise à faire adopter une invention telle quelle avec les conditions de sa mise en œuvre.

 

L’appropriation, c’est une question de propriété

S’approprier, c’est :

  • trouver sa propre solution, ce qui signifie une certaine émancipation : l’utilisateur dispose d’un certain pouvoir dans sa relation aux autres acteurs . Le rôle du producteurs agricoles est à l’opposé d’un exécutant qui applique des process conçus par d’autres (choix des plantes, et animaux, intrants, méthodes,…).
  • faire sienne la solution : elle m’appartient. Cela remet en cause un cadre juridique qui met l’accent sur la propriété intellectuelle (des laboratoires). L’on peut alors imaginer une autre perspective fondée sur la notion de biens communs (les semences par exemple) que chacun peut utiliser et auxquels chacun peut contribuer (sélection paysanne).

 

Une innovation sociale et pas uniquement technologique

ll est frappant que dans les missions de l’INRA, l’innovation soit associée à la technologie : « Contribuer à l’innovation et au transfert de technologies », comme si l’institution ne pouvait concevoir un autre type d’innovation.

S’intéresser aux usages permet d’imaginer d’autres types de solution que les solutions fondées sur la technologie. Celles qui s’appuient sur l’organisation dans toutes ses facettes (valeurs, représentations, gouvernance, rôles et processus, règles et procédures…), que l’on peut résumer par l’innovation sociale.

Cela semble particulièrement pertinent pour l’agriculture qui est une pratique sociale, avant d’être un objet de la science (à travers l’agronomie) ou de la technoscience (OGM).

 

Conclusion : adaptation vs reproduction

La science stipule que n’est établi que ce qui est reproductible. Il faut alors s’interroger sur les limites de ses apports à l’agriculture, pratique sociale ancrée dans un territoire particulier.

Car mettre l’accent sur la reproduction correspond à une vision industrielle : gamme de produits, production en série à l’identique.

Le vivant et le social sont par contre les champs de la diversité et de l’évolution permanente. La comparaison entre deux situations ne peut servir que d’inspiration dans une logique d’adaptation pour chaque cas particulier.

Pour en revenir à l’objet de l’atelier, le maintien du focus sur une innovation technologique en laboratoire suivi d’un déploiement massif dans l’agriculture conventionnelle s’explique par le besoin de l’INRA de se justifier auprès de ses tutelles et financeurs à travers des résultats tangibles (et sans doute à court terme).

Tout le défi est donc d’imaginer une évaluation des effets divers et épars d’une innovation sociale et participative, complémentaire de la précédente, qui se déploie dans des niches techniques (agroécologie) et locales (un terroir).

 

* * *

Un cours qui m’a inspiré sur ce sujet :

Les modèles théoriques.

Approche critique de 3 modèles : la tâche d’huile, l’alliage socio-technique, la traduction.

Par Pascal Clouaire (Innovation et web 2.0, 2010)

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One response to “Quel type d’innovation publique ?”

  1. Mickaël says :

    Je tombe aujourd’hui sur un article en plein dans le sujet : « Innover autrement ? La recherche face à l’avènement d’un nouveau régime de production et de régulation des savoirs en génétique végétale » du Dossier de l’environnement de l’INRA n° 30.
    De dossier rendait compte du deuxième séminaire organisé en mai 2005 à Angers, dans le cadre de la Convention qui lie l’INRA et la Confédération paysanne sur le thème « Quelles variétés et semences pour des agricultures paysannes durables ? « .

    On y lit :
    « Le secteur des semences et variétés passe d’une économie de l’offre à une économie de la demande, une économie de la qualité, tandis que s’affirme un nouveau régime de production et de régulation des savoirs et des innovations. Les OGM et les variétés industrielles à usage réservé, d’une part, et le retour en vogue des variétés anciennes et locales, d’autre part, en sont, aux deux extrêmes, les manifestations. Ces deux phénomènes illustrent les tensions entre deux modèles d’innovation dans le nouveau régime : un modèle « oligopolistique intégré » et un modèle « territorialisé participatif », qui ont chacun des appuis dans des espaces internationaux. Nous concluons sur la place de la recherche publique dans le nouveau régime et son positionnement par rapport à ces deux modèles d’innovations. »

    Bref, rien de nouveau depuis 2005, on dirait.
    Je vais lire l’article en entier pour voir si c’est le cas.

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