Inclure dans tout projet concernant la vie de la cité une réflexion culturelle

Tel est l’engagement 2.2.1 de la charte d’Agenda 21 de la culture du territoire d’Angers que j’ai signé. Samedi 26 novembre matin, nous étions quelques-uns à avoir bravés le brouillard pour cogiter sur ce que cela pourrait impliquer concrètement.

Voici une formalisation de ma réflexion (qui n’engage que moi), nourrie de ces échanges fructueux (dont je suis redevable aux autres).

Une réflexion culturelle tout au long du projet

En préalable, il est important de préciser la définition de la culture retenue ici :

« Le terme « culture » recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité d’une part, et d’autre part les significations qu’il donne à son existence et à son développement. » – (I. Des valeurs et des repères communs.)

Pour démarrer : interroger les fondements culturels du projet

> Quel sens a ce projet ? quelles valeurs et/ou croyances le sous-tendent ?

Il y a de ce point de vue 3 niveaux :

  • les valeurs assumées, portées politiquement par les initiateurs (je laisse de côté la question de la sincérité : des valeurs peuvent en effet être mises en avant stratégiquement pour faciliter l’acceptation d’un projet)
    • ex : solidarité
  • les valeurs cachées, prises en compte mais non publicisées
    • ex : prise en compte du sécuritaire dans les aménagements urbains via les recommandations de la gendarmerie ou police nationale
  • les valeurs inconscientes, car intégrées comme « normales » par les initiateurs, qui ne se rendent pas compte que cette norme n’est pas universelle mais le reflet de leur culture (phénomène accentué par l’homogénéité socio-culturelle des représentants)
    • ex : domination de la nature, progrès de l’humanité,…

     

En amont : réaliser des études d’impact culturel

> Quelles cultures vont être remises en cause par ce projet ? Quelles valeurs va-t-il véhiculer dans la société ? …

L’ensemble des grands projets font l’objet d’études d’impact économique, au minimum pour évaluer leur coût, et aussi souvent leurs effets, par exemple en termes d’économies réalisées ou de retombées économiques.

De plus en plus, mais cela est récent, des études d’impact environnemental sont commandées pour évaluer les effets du projet sur la qualité de l’eau, la biodiversité, les émissions de C02, les pollutions engendrées,…

Il s’agirait donc pour les grands projets, notamment ceux d’aménagement (urbanisation, infrastructures,…) qui ont des impacts sur plusieurs décennies, de compléter ces études d’impact en se penchant sur l’aspect culturel. Des précédents existent pour le patrimoine en particulier, mais souvent limités au patrimoine monumental, de plus en plus au patrimoine paysager, mais sans doute pas encore au patrimoine immatériel. Il s’agit d’étendre le champ d’investigation à l’ensemble de la culture.

En conception/réalisation : imaginer sous le contrôle du “gardien du sens”

> Les choix opérationnels, techniques, fonctionnels,… sont-ils cohérents avec les valeurs du projet ?

Comme on dit, le diable se cache dans les détails. Et les « techniciens » mettant en œuvre le projet peuvent également influer dessus de par leur culture professionnelle. Mais ils ne sont certainement pas les seuls à pouvoir influer sur le projet en cours.

Une fonction de vérification des choix par rapport aux valeurs qui ont justifié le projet apparaît nécessaire, afin d’éviter les contre-sens (ou du moins de réduire les contradictions) et les détournements.

En mise en œuvre : accompagner les transformations culturelles

> Comment faciliter l’appropriation des nouvelles valeurs?

Cet accompagnement correspond à la dimension humaine de ce que l’on nomme la conduite du changement. Elle peut se traduire a minima par de l’information ou des formations. De manière plus élaborée, cela vise également, mais ce n’est pas exhaustif, un travail mémoriel et/ou identitaire : conserver la mémoire d’une usine ou d’un ilôt qui disparaît, forger l’identité d’un nouveau territoire ou d’une nouvelle communauté. Les supports de ce travail peuvent être immatériels (cercles de paroles,…) et matériels (monument commémoratif,…). Le champ d’exploration des méthodes et outils reste encore largement ouvert. La participation est bien entendue une partie de la réponse, mais elle sera détaillée dans la seconde partie.

Concrètement, une idée est de réhabiliter le 1% culturel dans tout projet, en ne le limitant pas à une intervention esthétique qui habille un aménagement ou le compense.

(Re)faire de la politique

Listons les fonctions identifiées dans la première partie :

  • identifier les valeurs (culturelles)
  • réaliser des études d’impact culturel
  • être le gardien du sens
  • accompagner les transformations culturelles

Pour remplir ces fonctions correctement, l’idée est d’associer expertise culturelle et participation citoyenne.

Expertise culturelle

Cette expertise pourrait intervenir selon des modalités différentes suivant les fonctions :

  • dans les 3 premières phases : comité consultatif d’experts

Les métiers concernés : anthropologues, sociologues, philosophes, artistes, historiens…

Les experts ne doivent pas avoir d’intérêts dans le projet, afin d’apporter un regard extérieur à ceux qui font. En pratique, l’extériorité a ses limites, car les experts ont leur propre culture qui peut correspondre à celles des parties prenantes du projet, mais leur compétence professionnelle les rend sans doute plus vigilants et plus aptes à s’interroger sur leur propre culture.

Le comité doit rendre des avis en toute indépendance (à garantir structurellement). Il n’est par contre pas décisionnaire, n’ayant pas de légitimité démocratique. Ses avis doivent alimenter le débat public.

Cette instance est à créer pour chaque grand projet en l’adaptant (composition, mandat). Néanmoins, pour des projets plus courants, on pourrait imaginer une instance permanente que l’on puisse saisir.

  • dans la 4ème phase : professionnels de la médiation culturelle

Les métiers concernés : artistes, sociologues, médiateurs du patrimoine, médiateurs de rue, formateurs, animateurs socio-culturels…

Participation citoyenne

Si les avis des experts l’alimentent, il faut mener le débat public.

Fondamentalement, cela nous a semblé passer par la participation des personnes concernées par le projet : que tous aient la possibilité de rêver une autre vie. En effet, si on n’imagine pas son futur, on vivra dans le futur imaginé par d’autres. La participation a pour but que les personnes ne soient pas seulement des objets (d’étude) mais bien les sujets, acteurs de la transformation.

La participation peut être organisée-instituée ou émergente, et ses modalités changer selon l’échelle du projet.

Elle doit intervenir tout au long du projet pour :

  • débattre des valeurs en jeu et acter celles sur lesquelles on s’accorde
  • s’assurer de la prise en compte effective de ces valeurs (et éventuellement valider des évolutions, lier à la temporalité longue du projet par exemple)

En conclusion, il s’agit d’interroger les valeurs qui portent un projet pour trouver ensemble un chemin vers un monde plus vivable, bref (re)faire de la politique.

Epilogue

En discutant de tout cela lors du pot convivial qui suit ces réunions, je me suis dit que l’on travaillait pour dans 5 ou 10 ans… au moins, on a l’espoir que cela serve !

Publicités

Étiquettes : , ,

2 responses to “Inclure dans tout projet concernant la vie de la cité une réflexion culturelle”

  1. Samuel says :

    Trois commentaires :

    – c’est à tort (mais c’est ici révélateur) que l’on parle de « 1% culturel » : le législateur ne reconnait que le « 1% artistique », dévolu à la « décoration » (j’insiste) des constructions publiques ». Cette visée simplement esthétique est évidemment à mettre en débat, pour tendre vers un 1% « réellement » culturel et multiforme, bien au delà des valeurs artistiques objectivées ;

    – derrière l’identification de valeurs culturelles (passées, portées ou revendiquées), je vois surtout la mise au jour de ce qui relève du CAPITAL culturel COMMUN, dont les enjeux sont autant le recensement que l’appropriation et l’oralisation que l’objectivation, fût-ce institutionnellement. Bref, ce capital commun confine au sentiment d’appartenance (de l’ordre du mémoriel mais pas seulement) et au vivre en commun.

    – finalement, – et pour filer la métaphore bourdieusienne -, quand tu dis « on travaille pour dans 5 ou 10 ans », j’entends « c’est pas demain la veille qu’on constatera l’incorporation d’un habitus de réflexion culturelle dans tout projet concernant la vie de la cité » !

    • Mickaël says :

      Capital culturel commun : oui, si c’est dans le sens d’un capital disponible pour la communauté / non, si c’est dans le sens d’un capital partagé par tous, car il s’agit de reconnaître la diversité culturelle.
      La verbalisation (= oralisation ?) est en effet essentielle : il s’agit de “se dire” les choses entre nous mais aussi pour soi (travail réflexif pas inutile), en préalable ou au cours du débat démocratique, dont le produit devrait idéalement produire une culture commune au sens de partagée par tous (sentiment d’appartenance, vivre en commun).

      PS : je ne suis pas fan de cette réutilisation de la notion de capital pour d’autres champs que l’économie : c’est typique des oeillères que l’économisme impose à notre pensée contemporaine (peu importe que cela vienne de Bourdieu).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :